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Fr. 317

April 26, 2013

A l’origine de cette transition du désir personnel à une prémisse pratique impersonnelle, c’est l’impersonnalité que le libéralisme introduit au sein de l’auto-compréhension de l’individu. D’après l’auteur, l’sujet libéral considère lui-même comme il considère l’autrui, à savoir ce cas où le « je veux » reste un simple énoncé, ni plus ni moins. Si le sujet libéral possède un accès privilégié à ses désirs, il n’empêche pas qu’il les approche et les exprime de façon impersonnelle, comme il ferait pour l’autrui. Dans le libéralisme, cette impersonnalité est nécessaire à toute raison d’action en vertu de la nature du domaine public, où toute revendication d’une part est soumise à une négociation au cours de laquelle toute prétention est considérée comme un simple énoncé, n’appartenant à personne. En raison de la nature même de la négociation, la revendication ne peut plus être l’expression personnelle d’une hiérarchie des biens. L’individu et l’arbitre des parts, tous les deux, procèdent comme si la revendication n’étaient qu’une parmi d’autres, formellement identiques et dotée d’aucun privilège.

A la suite de la prémisse initiale du raisonnement, l’individu doit maintenant réfléchir à comment il peut atteindre son désir, l’objet de son « je veux », et quelle est l’action qui convient mieux aux circonstances. Pourtant, comme le remarque l’auteur, cet enchaînement des prémisses ne débouche pas forcément sur l’action et la solution dans la mesure où la conduite satisfaisant ce désir peut empêcher la réalisation d’autres. D’où la nouvelle formulation du raisonnement, comprenant la prémisse initiale et celles supplémentaires : « Je veux qu’il en soit de telle et telle façon ; agir de telle et telle façon me permettra d’y parvenir ; il n’existe aucune façon préférable d’y parvenir ; agir de telle et telle façon ne sera pas préjudiciable à une autre préférence, égale ou plus grande »1. Or, cette manière de procéder s’oppose aux modèles classiques, comme celui d’Aristote, en ce que le fait même d’avoir de telles et telles préférences ne mène pas le sujet à agir de telle ou telle façon. Au contraire du raisonnement pratique aristotélicien, l’équivalent libérale n’invoque ni l’immédiateté ni la nécessité ni même la causalité régulière. Certes, le fait de vouloir une chose reste le signe de tenter de satisfaire tel ou tel besoin, mais, en elle-même, nulle nécessité ne lie ce vouloir à la tentative ; vouloir en est simplement l’indication. Cela est le risque propre à une gamme hétérogène des biens sans classification générale : le sujet est face au danger des préférences concurrentes et, donc, de la frustration d’un de ses désirs en raison d’en satisfaire un autre.

Ce pourquoi à la suite du raisonnement pratique libéral, l’action précise du sujet libéral reste à déterminer. Entre, d’une part, l’énumération des préférences et la conclusion du raisonnement et, d’autre part, l’action elle-même intervient donc une décision ou un jugement pratique, ayant pour forme « Par conséquent, je dois faire telle ou telle chose »1. En d’autres termes, « la décision de conformer l’action au jugement n’est pas contenue dans le fait de parvenir » à cette conclusion pratique2. Comme des considérations des divers ordres peuvent toujours s’interposer entre le jugement et l’action, il en ressort un contraste fort avec le syllogisme pratique aristotélicien. Alors que, pour Aristote, la conclusion du syllogisme pratique débouche inéluctablement sur l’action qui est l’objet de la réflexion, le raisonnement pratique libéral ne pose aucune coïncidence de la conclusion théorique et de la praxis elle-même. Ainsi, d’un point de vue moral aristotélicien, le raisonnement pratique libéral est voué dès la prémisse initiale à l’incohérence et à l’inintelligibilité.

D’après l’auteur, cela n’est pas la seule forme d’incohérence ou de contre-sens à retrouver sur le modèle libéral. Afin de faire ressortir les autres, il va falloir résumer les trois traits auxquels on reconnaît le raisonnement pratique libéral, comme le présente MacIntyre : l’hiérarchisation par l’individu de ses préférences afin de les présenter dans le domaine public ; la validité des arguments menant des préférences aux décisions et, par là, aux actions ; enfin, la capacité à agir de sorte que la satisfaction du public peux être maximisée en fonction de ce classement. En bref, le domaine public consiste en l’agrégat des préférences. Or, le conflit entre les préférences opposées entraîne précisément une conception de la justice, dans laquelle il s’agit d’ « un ensemble de principes régulateurs favorisant la coopération en vue de la satisfaction des préférences et de la prise de décisions concernant les priorités à accorder aux diverses préférences »1. Ce qui ressort de cette conception, c’est le fait qu’il est possible d’être rationnel sans être juste. Afin d’être rationnel, il suffit que l’individu veuille ce qu’il veut, puis, élabore ses préférences dans un classement personnel et, enfin, détermine quelle action qu’il faudrait poursuivre pour satisfaire ce désir. Telle est une rationalité qui n’invoque nullement la justice. Certes, la rationalité peut forcer l’individu à se soumettre aux politiques des institutions pour satisfaire certaines préférences mais cela ne constitue pas en soi un souci du juste. De ce fait, un décalage s’introduit entre le rationnel et le juste. Que le juste devient-il alors?

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1 Ibid., p. 365.

1 Ibid., p. 366.

2 Idem.

1 Ibid., p. 368.

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