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Fr. 341

June 11, 2013

Dans Concept et méthode, Cherniavsky traite de temps en temps le statut ambigu de la métaphilosophie deleuzienne. Celle-ci serait-elle une simple projection de la philosophie deleuzienne, ayant donc une portée limitée? Or serait-elle une véritable métaphilosophie capable de rendre compte de la formation et la composition de toute philosophie? En d’autres termes, cette métaphilosophie est-elle locale ou générale? Jouit-elle d’un statut singulier ou universel?

Selon le commentateur, en effet, la métaphilosophie deleuzienne se montre d’une double tendance vers le singulier et l’universel à la fois dans la mesure où la théorie du concept affirme de tout concept qu’il est singulier, incommensurable et unique. Toutefois, à chaque fois que le concept de concept deleuzien semble dépasser les limites qu’il se fixe lui-même en tant que création originale, le concept de concept se rétrécit et il ne s’applique plus aux autres concepts ou pensées conceptuelles dans l’histoire de la philosophie. Si la métaphilosophie deleuzienne semble être d’une portée universelle, cela est en raison de la façon dont elle approprie toute l’histoire du domaine afin d’en faire une image à sa façon. N’empêche que cette image reste une image deleuzienne, partant de la philosophie et la perspective deleuziennes. En fait, Cherniavsky en trouve la confirmation dans les commentaires d’autres philosophes qu’a faits Deleuze dans la première période de son œuvre, car, dans chacun de ces ouvrages, il s’agit, pour Deleuze, de refaire la philosophie de l’auteur commenté à sa propre façon (bien que cela implique un grand travail de compréhension préalable et, donc, un certain respect envers la source).

Ainsi, à chaque fois que cette métaphilosophie tend vers des affirmations universelles et valables pour toute philosophie possible, Cherniavsky fait remarquer qu’il faut écarter ce genre d’affirmations et avoir à l’esprit tout ce qui s’impose dans un perspectivisme tel que celui de Deleuze. Afin de faire ressortir ce danger de façon plus claire, l’auteur considère plusieurs exemples de l’application des catégories deleuziennes à d’autres philosophies. D’abord, il aborde la question du plan d’immanence. Bien que Deleuze affirme que toute philosophie instaure ou trace ce plan, Cherniavsky y trouve des raisonnements qui semble aller dans le sens contraire. Car, si l’immanence est la question principale pour les néo-platoniciens et Spinoza, il n’est pas clair pour autant que cette question importe ou même trouve une formation chez de penseurs tels que Descartes, Rousseau, Rawls ou les penseurs dits analytiques. De même que Deleuze lui-même ne signale que très peu de cas où un plan d’immanence a été réalisé, cette notion ne semble posséder qu’une application limitée. A cela s’ajoute la question du personnage conceptuel où, pour le commentateur, il en va de même. Si les personnages conceptuels sont un élément intégral de l’œuvre de Nietzsche et, peut-être, se manifestent chez d’autres auteurs tels que Platon ou Descartes, cela ne veut pas dire pour autant que l’agent d’énonciation de toute philosophie serait un tel personnage et que toute philosophie invente une telle figure. Serait-il forcément ainsi chez d’autres penseurs? Cherniavsky n’y voit aucun argument qui pourrait garantir ceci.

Pour toutes ces raisons, Cherniavsky conclut que la métaphilosophie deleuzienne, en raison de sa forme et sa formation, n’est pas en adéquation avec la question qu’elle se pose (à savoir, “Qu’est-ce que la philosophie?”). Ceci dit, l’auteur juge que cela ne constitue pas un argument suffisamment important pour écarter la question de départ tout entière. Au contraire, il faut juste se garder d’une interprétation universaliste de cette métaphilosophie en se rappelant, d’une part, que chaque philosophie refait l’histoire de la discipline à sa façon (d’où la version de l’histoire de la discipline, qui est particulièrement persuasive de Deleuze) et, d’autre part, que toute (méta)philosophie part d’une philosophie (d’où la singularité de toute théorie du concept). En fin de compte, pour préserver l’originalité et la singularité de la métaphilosophie deleuzienne, il faut lui ôter toute tendance universalisant et toute application prétendument universelle.

Pourtant, il nous semble que cette manière de résoudre la tension au sein de la métaphilosophie deleuzienne se base sur une fausse alternative: soit la singularité et la finitude, soit l’universalité et la force explicative. C’est celle-ci en particulier que la lecture de Cherniavsky retire à la métaphilosophie deleuzienne, car il n’est pas clair que l’on peut toujours rendre compte des innovations de cette métaphilosophie, à savoir celles qui sont particulièrement aptes à décrire tel ou tel élément en philosophie, en lui niant une portée plus générale, sinon universelle. C’est cela que l’on tâche de montrer en trois fois.

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