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Fr. 342

June 12, 2013

D’abord, contre l’affirmation de Cherniavsky que le plan d’immanence reste une notion d’une applicabilité limitée, on peut soutenir les deux raisonnements suivants. D’une part, lorsque Deleuze et Guattari se sert de la notion d’immanence comme fil rouge d’une lecture de l’histoire de la philosophie, ils admettent que certains penseurs peuvent retirer l’immanence au plan sans que cela change pour autant le problème principal auquel ils se rapport, à savoir la question de l’immanence ou de la transcendance de l’Etre. En bref, l’opposition à l’immanence reste un rapport à l’immanence et, donc, au plan d’immanence. D’autre part, il reste que tout philosophe peut tracer un plan, même ce n’est pas forcément un ou le plan d’immanence, dans la mesure où il serait possible de caractériser leurs efforts de penser comme autant de manières de dire “voilà, c’est ça la pensée”. En d’autres termes, tant que toute philosophie explicite ou implicite ce qu’est le fait de penser dans tel ou tel système, elle trace un plan qui n’est pas sans rapport au plan d’immanence deleuzien. Il serait possible de donner un raisonnement pareil en ce qui concerne le personnage conceptuel.

Ensuite, la manière dont Cherniavsky parvient à insister sur la portée limitée de la philosophie fait également problème. S’il arrive à une telle conclusion en s’appuyant sur des affirmations telles que “chaque philosophie refait l’histoire de la discipline à sa façon” ou “toute (méta)philosophie part d’une philosophie”, ces affirmations n’en sont pas moins universelles quant à leur portée. En outre, ces considérations semblent être plus ou moins directement issues de la métaphilosophie deleuzienne en tant que celle-ci évoque collage de l’histoire, c’est-à-dire le procès de découper et recouper en philosophie, et maintient qu’il faut substituer la question “qui” à celle de “que”. Car une question partira toujours d’un intérêt particulier, tout comme une philosophie répondra au même. Quoiqu’il en dise, la position de Cherniavsky écarte la tendance universelle de cette métaphilosophie en se penchant sur des arguments tirés de cette dernière et qui font preuve de sa force explicative par rapport à la discipline. Il en irait de même pour une analyse d’autres propos de l’auteur, par exemple, l’affirmation qu’il n’y a pas de progrès dans la discipline ou que le problème change d’un philosophe à un autre. Au niveau de l’effectivité, la métaphilosophie deleuzienne se montre d’une force explicative fort considérable.

Enfin, et ce qui constitue en quelque sorte la synthèse de ces deux premières observations, le traitement de Cherniavsky pose donc une fausse alternative. Il n’est pas nécessaire de retirer à la métaphilosophie sa tendance universalisant afin de préserver sa singularité et son originalité. Cela parce qu’il existe une issue entre les pôles de cette opposition: la caractérisation de la métaphilosophie comme la meilleure explication de l’activité philosophique qui a vu le jour jusqu’ici ou, peut-être mieux, comme le meilleur système possible qui nous est disponible à ce moment. Comme c’est le cas chez MacIntyre dans son analyse des traditions, il n’est pas nécessaire de renoncer à la tendance universalisant, la portée universelle et la force explicative d’une théorie des systèmes pourvu que l’on ait toujours à l’esprit la possibilité qu’une meilleure explication alternative viendra déplacer celle qu’on avait admise jusque-là. Ainsi, l’explication acceptée contient en soi une ouverture sur l’extérieur en tant qu’il admet sa propre faillibilité face à une nouvelle théorie dotée d’une force explicative même plus considérable. En encore d’autres termes, si cette théorie est la meilleure d’avoir été développée jusqu’ici, cela n’exige pas qu’elle le sera pour toujours. Enfin, cette notion semble trouver sa confirmation dans la manière dont Deleuze aborde la question de la mathesis univeralis par rapport à laquelle il note que, à l’intérieur d’une même discipline, une nouvelle formulation de celle-ci viendra toujours remplacer l’ancienne: à titre d’exemple, il considère l’évolution du domaine mathématique.

Pour toutes ces raisons, il nous semble qu’il n’est pas nécessaire de récuser la portée universaliste, sinon universelle, de la philosophie deleuzienne, pourvu que cela s’accompagne d’une humilité due à la nature des changements dans les domaines explicitant la mathesis universalis.

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