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Fr. 604

March 19, 2015

Dans les semaines à venir, on propose d’étudier plus profondément l’année 1784 dans les écrits d’Emmanuel Kant. Si cette même année a vu la parution et de “Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique” et de “Réponse à la question: ‘Qu’est-ce que les Lumières?”, les textes en question témoignent d’un lien compliqué nécessitant une approche méthodologique nuancée. Certes, les textes reprennent certains termes et thèmes chers à Kant et, par ce fait, se renvoient l’un à l’autre. Mais les moyens dont l’auteur se sert pour arriver aux buts diffèrent d’un ouvrage à l’autre.

Commençons par “Idée d’une histoire universelle d’un point de vue cosmopolitique”. Notre (re)lecture doit énormément aux considérations méthodologiques pragmatiques de Jeffrey Stout dans The Flight from Authority où l’enjeu est de montrer en quoi consiste un historicisme pragmatique accompli par le biais de la crise de l’autorité religieuse médiévale. Sous cette optique pragmatico-historiciste, on abordera plusieurs aspects de l’ “Histoire universelle”:

1. Si les prévisions de Kant s’avèrent plus ou moins justes quant à la forme des institutions internationales futures, le texte procède sous une certaine illusion par rapport à lui-même. A chaque fois où il serait nécessaire d’exposer les raisons précises pour lesquelles Kant entreprend une tentative d’histoire universelle ou universalisante, l’auteur écarte la question de ses propres motifs au bénéfice d’une exposition purement descriptive. Sachant que, selon l’historicisme pragmatique, il n’est guère possible de tenir la description à l’écart des buts explico-normatifs, cela semble un grand défaut de la méthode employée par Kant. Pourquoi une telle perspective devrait-il nous importer? Sans autre précision (à part l’allusion rare à l’irritation ou la frustration), on ne pourra pas dire si la tentative de Kant atteint les objectifs qu’il se fixe.

2. On pourrait se demander si Kant confond ses intentions avec celles de la nature qu’il évoque si souvent dans le texte. La raison pour laquelle Kant se sent en mesure d’attribuer des intentions à la nature (sous forme de postulat, on peut supposer) tient à la distinction entre le noumène et le phénomène ainsi que celle entre l’analyse et la synthèse. Or, c’est précisément de telles distinctions que l’historicisme pragmatique se donne pour tâche de dissoudre, comme dans l’ouvrage incontournable de Quine, Word and Object.

3. En soustrayant les histoires concrètes, Kant fraye le chemin pour nous poser une fausse alternative, entre le chaos sans raison et l’ordre selon la raison sans admettre qu’il existe d’autres possibilités quand il s’agit de présenter des faits historiques. Notamment, comme on voit dans l’histoire telle que la présente Stout, on peut suivre le développement historique sous forme d’un fil conducteur des crises, des réactions et des remaniements. Il faut insister sur la forme plurielle: crises, réactions, remaniements. Si l’on admet par ce fait la multiplicité de récits, n’empêche que l’on peut préférer un récit à un autre pour des raisons non arbitraires.

4. Dans le texte, on retrouve des passages où Kant s’approche d’une perspective proprement pragmatique. Dans le sens où une certaine compréhension du terme d’histoire peut nous être utile dans l’organisation de la vie et c’est à cette compréhension en particulier que Kant tente d’arriver par une procédure d’explication et de propositions, on peut attribuer à Kant un pragmatisme inachevé. (Par ailleurs, quelle est la nature précise des neuf propositions?) Cela pour la raison que, malgré certaines ressemblances, l’auteur se sert néanmoins de moyens et distinctions que le pragmatiste ne saurait assumer.

5. Kant s’empresse d’attribuer à la nature une intention suivant laquelle certaines dispositions humaines sont déterminées à leur insu. Alors, l’humanité peut remplir les desseins de cette intention sans même en être conscient en tant que tel. Cela met à jour une autre question encore: si cette intention poursuit son acheminement avec ou sans notre intention, quel intérêt y’a-t-il de la promouvoir explicitement? Cela nous renvoie encore à la question 1, celle des motifs de Kant. Sinon, le fait de promouvoir cette intention et lui prêter une forme déterminée pour l’espèce entière exigerait une méthode de transmission. Qu’est-ce qui assurerait la transmission aux générations suivantes? Serait-ce une tradition de la sorte que Kant déplore?

6. Deuxième considération sur les histoires concrètes. En soustrayant les histoires concrètes au profit d’une perspective “divine”, Kant se donne pour but un récit de portée universelle. Par là même, il écarte toute tentative, d’une part, d’établir de quelle façon les problèmes d’une periode lui sont propres (notamment, le problème de coopération appartenant au libéralisme, comme montre le cas de Rawls). D’autre part, il n’est plus question d’esquisser d’autres explications des mêmes faits (comme on a déjà précise par rapport à la crise d’autorité dont Stout parle). Bien au contraire, il faut supposer une progression continue et cela pour la simple raison que le manque de continuité perturberait l’auteur. Le récit de Kant est-il même une instance de la mauvaise historiographie? Car on peut très bien se demander quel est le sens d’une histoire universelle. En d’autres termes, quel est l’intérêt d’écrire une histoire de tout et non d’une partie? Pourquoi tenterait-on d’intégrer toute anomalie dans un schéma sans tenir compte de ses particularités?

7. En dernière place, il faut déterminer si ou dans quelle mesure ce récit arrive à se rendre compte de lui-même mieux qu’un récit concurrent tel que celui ébauché par Stout (la crise d’autorité, le remaniement de la notion de probabilité et l’emploi de la nouvelle probabilité). De quelle façon le récit du dernier peut-il rentrer dans le schéma proposé par Kant? Si le dernier récit y rentre mal ou pas du tout, il sera logique d’examiner le cas contraire: le récit de Stout nous laisse-t-il plus de possibilités d’explication par rapport à la situation que celui de Kant? De sorte que Kant montrerait combien sa problèmatique (ainsi que lui-même) est le produit de son époque historique, combien ses problèmes ne sont plus les problèmes auxquels on doit faire face de nos jours.

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