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Fr. 612

April 9, 2015

3. En soustrayant les histoires concrètes, Kant fraye le chemin vers une fausse alternative, entre le chaos sans raison et l’ordre selon la raison sans admettre qu’il existe d’autres possibilités quand il s’agit de présenter les faits historiques. Notamment, comme on voit dans l’histoire telle que la présente Stout, on peut suivre le développement historique sous forme d’un fil conducteur des crises, des réactions et des remaniements. Il faut insister sur la forme plurielle: crises, réactions, remaniements. Si l’on admet par ce fait la multiplicité de récits, n’empêche que l’on peut préférer un récit à un autre pour des raisons non arbitraires. —

Kant ouvre son récit en soulignant l’aspect insolite d’une histoire conforme aux exigences de la raison:

C’est certes un projet étrange et, semble-t-il, absurde, que de vouloir rédiger une histoire à partir de l’idée du cours que devrait suivre le monde s’il devait se conformer à des fins raisonnables certaines. Il semble que, dans une telle intention, on ne puisse que constituer un roman.

Si Kant admet le caractère romanesque du projet, il ne perd pas de temps à écarter tout ce qui relève du récit proprement parlant. Dans le récit, on retrouve tout son aspect raconté; il est lié au narrateur, à sa voix, aux gestes, aussi bien qu’au contexte de la narration dans toute son étendue historique, sociale et cognitive. De cette façon, le récit décèle la possibilité d’autres récits, concurrents ou non.

A cette possibilité s’oppose tout le procédé kantien pour lequel il ne peut y avoir qu’un récit, l’histoire telle que la raison pratique la veut.

Toutefois, s’il est permis de supposer que la nature ne procède pas, même dans le jeu de la liberté humaine, sans plan et sans intention finale, alors cette idée pourrait bien devenir utile; et bien que nous ayons la vue trop courte pour percer à jour le mécanisme secret de son organisation, cette idée pourrait cependant nous servir à présenter comme un système, du moins en gros, ce qui, sinon, ne serait qu’un agrégat d’actions humaines sans plan.

Pour l’auteur de Königsberg, le choix reste entre le chaos et le système et on ne saurait choisir le premier sans se rendre à un sort trop peu intelligible. A cette exigence s’ajoute-t-il toute l’utilité de l’aspect systématique ainsi que l’affect agréable qui l’accompagne. Rappelons la présentation du :

[U]n germe de lumières demeurait qui, davantage développé par chaque révolution, préparait encore un degré à venir plus élevé d’amélioration, [alors donc], on pourra découvrir comme je le crois, un fil directeur qui ne peut seulement servir à l’éclaircissement du jeu si embrouillé des affaires humaines, où à la prédiction politique des transformations futures des États (un bénéfice que l’on a en outre déjà tiré de l’histoire des hommes, même quand on la considérait comme l’effet sans cohérence d’une liberté sans règle!), mais qui ouvrira (ce que l’on ne peut espérer avec raison sans supposer un plan de la nature) une perspective consolante de l’avenir, où l’espèce humaine se présentera comme travaillant à se hisser à un état dans lequel tous les germes que la nature a mis en elle pourront se développer totalement et [dans lequel] sa destination, là, sur terre, sera remplie. Une telle justification de la nature – ou mieux de la Providence – n’est pas un motif sans importance pour choisir un point de vue particulier pour considérer le monde.

Il suffit de souligner cet affect pour faire ressortir les motifs qui mènent Kant à poser la fausse alternative au-dessus. Car l’alternative est fausse et cela pour plusieurs raisons. Kant n’offre aucune démonstration de sorte que la possibilité d’autres explications est exclue et les deux états, chaos ou système, épuisent toute la gamme de modèles pour comprendre la nature et l’histoire. Cette carence se fait remarquer surtout dans des passages, comme le suivant, où le dualisme se pose très nettement:

Doit-on attendre d’une rencontre épicurienne des causes efficientes que les États, tout comme les atomes minuscules de la matière, s’essaient à toutes sortes de configurations par leur choc fortuit, qui, par de nouveaux chocs, soient à leur tour réduites à néant, jusqu’à ce qu’enfin, un jour, réussisse par hasard une configuration telle qu’elle puisse se maintenir dans sa forme (un heureux hasard qui aura bien des difficultés à se produire un jour); ou doit-on plutôt admettre que la nature suit ici un cours régulier pour mener peu à peu notre espèce du degré inférieur de l’animalité jusqu’au degré suprême de l’humanité par, il est vrai, un art propre bien qu’extorqué à l’homme, et qu’elle développe très régulièrement, dans cet agencement apparemment sauvage, ses dispositions originaires; ou bien préfère-ton que, de toutes ces actions et réactions de l’homme, rien, dans l’ensemble, nulle part, ne résulte […]

Comme le cas de Stout le suggère, de tels modèles peuvent revêtir des formes moins systématiques tout en gardant une force d’explication considérable. En vérite, la force d’explication de modèles alternatifs peut même se révéler supérieure à celle du système universelle en raison de la référence à des contextes bien précis. Selon Stout, dans l’intesection de l’histoire et de la nature, on ferait mieux de partir d’un schéma de crise-réaction-remaniement compris sous forme de bricolage historico-naturel au lieu de supposer un système reliant le tout en un progrès continu. Certes, le système est un récit consolant mais il aboutit à une connaissance trop sûre d’elle-même qui tolère mal l’altérité.

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