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Fr. 615

April 20, 2015

5. Kant s’empresse d’attribuer à la nature une intention suivant laquelle certaines dispositions humaines sont déterminées à leur insu. Alors, l’humanité peut remplir les desseins de cette intention sans même en être conscient en tant que tel. Cela met à jour une autre question encore: si cette intention poursuit son acheminement avec ou sans notre intention, quel intérêt y’a-t-il de la promouvoir explicitement? Cela nous renvoie encore à la question 1, celle des motifs de Kant. Sinon, le fait de promouvoir cette intention et lui prêter une forme déterminée pour l’espèce entière exigerait une méthode de transmission. Qu’est-ce qui assurerait la transmission aux générations suivantes? Serait-ce une tradition de la sorte que Kant déplore?

Très tôt dans la présentation, Kant précise à quel point les êtres humains, s’ils le veulent ou non, sont destinés à réaliser les desseins d’une nature dont qu’ils n’ont qu’une appréhension trop peu synthétique:

Les individus, et même des peuples entiers, ne pensent guère que, pendant qu’ils poursuivent leurs intentions privées, chacun selon ses goûts, et souvent contre les autres individus, ils suivent comme un fil directeur, sans s’en apercevoir, l’intention de la nature, qui leur est inconnue, et qui, même s’ils en avaient connaissance, leur importerait cependant peu.

Un des enjeux les plus importants du texte, c’est sans doute le problème de déteriminer comment un fait si insignifiant pour les premiers êtres humains peut prendre de l’ampleur et de l’importance pour les êtres humains des Lumières. En d’autres termes, comment une intention de la nature sans importance peut-elle revêtir une forme qui nous parle? Car Kant est prêt à admettre que, même sans importance, cette intention de la nature poursuit son cours et se développe en accord avec son dessein:

si la nature n’a fixé à sa vie qu’une courte durée (ce qui s’est effectivement produit), elle a alors besoin d’une succession indéfinie de générations, dont chacune lègue aux autres ses lumières, pour que ses germes atteignent dans notre espèce un niveau de développement qui soit pleinement conforme à son intention.

Alors, la nature pourrait très bien se passer de l’être humain conscient de son dessein pour se pencher sur l’espèce entière qui en est inconsciente. Tel a été son cours jusqu’au présent. La question revient encore: quel intérêt peut-il y avoir à porter au niveau de la conscience un processus qui suit son cours indépendamment de la collaboration humaine et qui importe très peu aux individus? Néanmoins, deux considérations poussent Kant à chercher un rôle de collaboration élargi de l’humanité conformément à l’intention de la nature. D’une part, on arrive à un stade du développement au-delà duquel l’humanité ne saurait plus avancer sans un travail politique considérable. D’autre part, il semble que la nature confie souvent à l’humanité la nécessité de sortir d’une situation par ses propres moyens:

Car l’idée de la moralité appartient bien à la culture, mais la mise en oeuvre de cette idée, qui se réduit à l’apparence de moralité, par la noble ambition et par la bienséance extérieure, constitue simplement la civilisation. Mais aussi longtemps que les États utiliseront toutes leurs forces à leurs projets d’expansion vains et violents et qu’ils freineront constamment le lent effort de formation intérieure du mode de penser de leurs citoyens, en leur ôtant même toute aide dans cette perspective, on ne pourra rien attendre de cette façon de faire : il est nécessaire, [pour obtenir autre chose], que chaque communauté forme ses citoyens par un long travail intérieur. Mais tout bien, qui n’est pas greffé sur une intention moralement bonne, n’est rien d’autre qu’une apparence ostentatoire et un manque de moralité habillé de brillants atours. Le genre humain demeurera sans doute dans cet état jusqu’à ce qu’il ait travaillé à sortir, par la façon dont j’ai parlé, de l’état chaotique de ses relations internationales.

En bref, les politiques visant l’expansion territoriale par la violence externe ou entravant la liberté politique par la censure interne aboutiraient tous les deux à une évolution figée du dessein de la nature. L’humanité entrerait donc dans une période de stagnation. D’où la nécessité de joindre ses efforts au cours de la nature.

Pourtant, Kant ne fournit aucune démonstration selon laquelle le développement visé par la nature s’arrête pour attendre l’humanité, en quelque sorte. Certes, il souligne que l’humanité se sert des moyens fournis par la nature pour sortir de ses problèmes dans les phases précédentes de ce développement, mais cette considération seule n’exige nullement un changement de nature dans la manière de progression qu’il témoigne jusqu’ici. Par ailleurs, il semble limiter la portée de ces propos quand il affirme:

En particulier, cela, dans notre cas, peut d’autant moins nous arriver qu’il semble que nous pourrions, par une préparation rationnelle appropriée, conduire plus vite à ce moment si réjouissant pour nos descendants. C’est pourquoi même les indices fragiles [qui indiquent que nous nous rapprochons de ce moment] sont pour nous tout à fait essentiels. Aujourd’hui, les États sont déjà dans des relations mutuelles si artificielles qu’aucun ne peut appauvrir sa culture intérieure sans perdre de sa puissance et de son influence par rapport aux autres. Ainsi, même les intentions ambitieuses des États préservent, sinon le progrès, du moins le maintien de ce but de la nature.

En fin de compte, la position de Kant sur la nécessité de collaboration humaine ne semble pas suffisamment précise pour pouvoir justifier la conclusion de son raisonnement: l’exigence de la constitution civile parfaite:

c’est seulement dans cette société que l’intention suprême de la nature peut être atteinte, à savoir le développement, en l’humanité, de toutes ses dispositions, et que la nature veut aussi que l’humanité soit dans l’obligation d’accéder par elle-même [à ce stade] comme à toutes les fins de sa destination; aussi il faut qu’une société dans laquelle la liberté, sous des lois extérieures, se trouvera liée au plus haut degré possible à une puissance irrésistible, c’est-à-dire une constitution civile parfaitement juste, soit la tâche suprême de la nature pour l’espèce humaine, car la nature ne peut mener à leur terme ses autres desseins, avec notre espèce, qu’en trouvant le moyen de réaliser cette tâche et en l’exécutant.

Quoique une question d’une haute importance et pour nous et pour l’exposition d’une constitution pareille telle qu’on voit dans “Qu’est-ce que les Lumières?”, Kant ne s’est pas bien positionné pour y répondre tant qu’il reste des incertitudes dans la présentation de l’intention de la nature et la collaboration de l’humanité.

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