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Fr. 616

April 21, 2015

5. (cont.) […] Sinon, le fait de promouvoir cette intention et lui prêter une forme déterminée pour l’espèce entière exigerait une méthode de transmission. Qu’est-ce qui assurerait la transmission aux générations suivantes? Serait-ce une tradition de la sorte que Kant déplore?

Si l’on accorde à l’auteur le désir de faire parvenir à l’humanité la connaissance de l’intention de la nature et, par là-même, du progrès continu de la civilisation, il faudra également envisage des moyens pour assurer la transmission de cette connaissance aux générations suivantes.  Il en résulte deux méthodes possibles. Ou bien on arrive à la constitution civile parfaitement juste en une génération afin de s’épargner le développement d’un ensemble de pratiques pour assurer cette transmission. Ou bien on inaugure un ensemble de pratiques visant une telle constitution comme issue finale afin d’assurer au moins le maintien du cours de la nature et l’histoire.

Malgré leurs différences, ces deux méthodes se rejoignent dans la mesure où il faut un contenu particulier dans les deux cas. Qu’il s’agisse de la constitution civile elle-même ou de l’inculcation d’habitudes civiles, il faudra dans les deux sociétés maintenir un ensemble de pratiques et d’habitudes, de caractères et de vertus. Dans la mesure où cet ensemble vise une fin particulière, c’est-à-dire la promulgation de son dessein, il cherche du même coup à éduquer et former une certaine sorte de citoyen. On voit très vite combien cet ensemble de pratiques rejoint une tradition de la sorte à laquelle Kant attribue un rôle purement privé dans la vie du citoyen.

Considérons le cas de l’écclésiastique de “Qu’est-ce que les Lumières?” où il importe de montrer le maintien d’un ordre particulier relèvent d’un usage de la raison purement privé:

Car ce qu’il enseigne en vertu de sa charge, comme fonctionnaire de l’Église, il ne le présente pas comme quelque chose sur quoi il ait la libre fa­culté d’enseigner ce qui lui paraît bon, mais comme ce qu’il a la mission d’exposer d’après l’ordre et au nom d’autrui. Il dira : notre Église enseigne ceci ou cela ; voilà les preuves dont elle se sert. Il montrera alors toute l’utilité pratique que ses pa­roissiens peuvent retirer d’institutions auxquelles il ne souscri­rait pas lui-même avec une entière conviction, mais qu’il peut néanmoins s’engager à exposer, parce qu’il n’est pas du tout im­possible qu’il n’y ait là quelque vérité cachée, et que dans tous les cas du moins on n’y trouve rien de contraire à la reli­gion intérieure. Car, s’il croyait y trouver quelque chose de pareil, il ne pourrait remplir ses fonctions en conscience ; il devrait les déposer. L’usage qu’un homme chargé d’enseigner fait de sa raison devant ses paroissiens est donc simplement un usage privé […]

Dans le cas d’un fonctionnaire chargé d’enseigner les attributs nécessaires à la création d’une constitution civile parfaite, ses fonctions n’exigeront rien de moins que la conviction entière. Pour arriver au but final de cette constitution, il sera lui-même mené à affirmer que le nouvel ordre politique à la fois lui paraît bon et consiste en une institution dont la mission d’exposer lui revient. Si la société pouvait atteindre une telle constitution, il lui serait nécessaire de maintenir la constitution. D’où l’émergence d’une certaine classe politique cherchant à maintenir ce nouvel ordre.

A cet égard, il faut maintenant revenir au texte dont le sens semble avoir basculé:

Mais une société de prêtres, telle qu’une assemblée ecclé­siastique, ou une classe vénérable (comme elle s’appelle elle-même chez les Hollandais), n’aurait-elle donc pas le droit de s’engager par serment à rester fidèle à un certain symbole im­muable, afin d’exercer ainsi sur chacun de ses membres, et, par leur intermédiaire, sur le peuple, une tutelle supérieure qui ne discontinuât point, et qui même fût éternelle ? Je dis que cela est tout à fait impossible. Un pareil contrat, qui aurait pour but d’écarter à jamais de l’espèce humaine toute lumière ultérieure, serait nul et de nul effet, fût-il confirmé par le souverain pou­voir, par les diètes du royaume et par les traités de paix les plus solennels. Un siècle ne peut s’engager, sous la foi du ser­ment, à transmettre au siècle suivant un état de choses qui in­terdise à celui-ci d’étendre ses connaissances (surtout quand elles sont si pressantes), de se débarrasser de ses erreurs, et en général d’avancer dans la voie des lumières. Ce serait un crime contre la nature humaine, dont la destination originelle consiste précisément dans ce progrès ; et par conséquent les générations suivantes auraient parfaitement le droit de rejeter ces sortes de traités comme arbitraires et impies.

Certes, il y a plusieurs façons dont Kant pourrait répondre à cette juxtaposition, notamment, en citant le statut simplement régulateur de l’idée de la constitution civile parfaite ou la nécessité d’étendre les connaissances des individus même sous une telle constitution. Mais la juxtaposition retient sa force même face à de telles objections tant que l’on se limite au constat suivant: dans la mesure où les matériaux pour maintenir une institution d’ordre privé et une constitution civile se révèlent les mêmes, les traditions et les Lumières se rapprochent beaucoup plus que Kant l’admet dans le texte.

Si, avec Kant, on demande donc:

[V]ivons-nous aujourd’hui dans un siècle éclairé ? je réponds : non, mais bien dans un siècle de lu­mières. Il s’en faut de beaucoup encore que, dans le cours actuel des choses, les hommes, pris en général, soient déjà en état ou même puissent être mis en état de se servir sûre­ment et bien, sans être dirigés par autrui, de leur propre in­telligence dans les choses de religion […]

Il faut bien prendre en compte à quel point les Lumières, comme les traditions historiques, s’alimentent d’un ordre socio-historique concret.

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