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Fr. 647

July 6, 2015

7. En dernière place, il faut déterminer si ou dans quelle mesure ce récit arrive à se rendre compte de lui-même mieux qu’un récit concurrent tel que celui ébauché par Stout (la crise d’autorité, le remaniement de la notion de probabilité et l’emploi de la nouvelle probabilité). De quelle façon le récit du dernier peut-il rentrer dans le schéma proposé par Kant? Si le dernier récit y rentre mal ou pas du tout, il sera logique d’examiner le cas contraire: le récit de Stout nous laisse-t-il plus de possibilités d’explication par rapport à la situation que celui de Kant? De sorte que Kant montrerait combien sa problèmatique (ainsi que lui-même) est le produit de son époque historique, combien ses problèmes ne sont plus les problèmes auxquels on doit faire face de nos jours.

A. De quelle façon le récit du dernier peut-il rentrer dans le schéma proposé par Kant?

Rappelons que Stout voit dans la succession des pensées, de Descartes à Kant, un développement discontinu d’actions et réactions, de crises et ruptures. Pour Descartes, tout commence dans la fragmentation de l’autorité religieuse. À partir du moment où la religion ne parle plus de façon univoque et la certitude d’autrefois ne suffit pas pour assurer la vérité des propos, il est nécessaire de refonder la connaissance sur de nouvelles bases, notamment le cogito et les preuves ontologiques. Suivant cette refonte, la certitude se trouve renforcée contre les lacunes de l’opinion.

Néanmoins, il persiste le besoin d’un terme intermédiaire, plus fort que l’opinion mais moins exigeant et plus adapté au quotidien que la certitude. C’est ainsi que l’école du Port-Royal parvient, au fil des années, à formuler une probabilité qui se détache de celle associée à l’opinion chez les Anciens. Tandis que l’ancienne probabilité relevait de l’ordre de l’opinion (la prise de position des anciens dans une communauté), la nouvelle appartient au domaine des observations empiriques, qui prend de plus en plus d’ampleur.

À son tour, la nouvelle probabilité permet également aux croyant de rapprocher deux perspectives sur la nature: la méthode empirique et le contenu de la religion. Cela prend forme notamment dans le déisme qui substitue à la vision d’un dieu personnel créateur une perspective nettement plus scientifique: la chaîne des êtres entre lesquels il existe des rapports causaux, organisée par une entité intelligente.

Certes, cette innovation constitue à elle-même un avancement considérable pour l’autorité que l’on attribuera par la suite aux sciences empiriques. Mais elle fraye également le chemin vers une nouvelle étape dans l’éparpillement de l’autorité religieuse: celle où dieu disparaît de la scène du monde. Ce développement se remarque notamment chez Hume pour qui l’accouplement de la science et de la religion dans la vision déiste n’est pas tenable. A cet effet, il pousse encore plus loin la logique du déisme pour le faire retourner contre lui-même et cela en supprimant dieu de l’équation. À la fin, la nature devient une machine autonome: dieu, l’âme, la liberté, la connaissance, ce sont autant de formations qui posent problème.

Ainsi, le récit de Stout arrive enfin à Kant pour qui il importe à de montrer à la fois que les lois naturelles gouvernant le monde s’appliquent à tout évenement (la connaissance) et qu’il reste néanmoins de la place pour des entités qui ne sont pas soumises à l’ordre empirique (dieu, l’âme, la liberté). Cela l’amène à poser la différentiation des différentes sphères: la connaissance, l’action, la beauté. Dans chaque sphère, on souligne l’universalité des lois naturelles tout en montrant en quoi elles sont incapables de déterminer l’ordre noumenal.

Et c’est précisément dans cet ordre noumenal qu’il devient désormais possible, pour Kant, d’inscrire une volonté dont on n’est pas capable de saisir les intentions. Si la perspective humienne sur la connaissance perturbe Kant, les conclusions pour l’ordre naturel que l’on pourrait tirer de la disparition du dieu sont d’autant plus inquiétantes: une machine qui se tourne sur elle-même sans main pour la guider. On comprend tout de suite mieux les objectifs de Kant dans son Idée d’une histoire universelle. Entre la différentation des sphères, l’ordre noumenal et la vision d’une histoire continue se noue dont un rapport étroit qui s’exprime dans l’action d’une humanité conforme à la volonté de la Nature, non subie aux règles mécanqiues, et témoignant d’un progrès régulier.

Pour déterminer si le récit de Stout, comme présenté dans ses grandes lignes ci-dessus, rentre dans la vision de l’histoire que présent Kant, il suffit de se poser deux questions. Aurait-on pu prévoir l’émergence de la pensée humienne à partir du cartésianisme et son problème d’origine? Cela constitue-il un développement régulier?

 

Rappelons que le problème d’origine pour Descartes est celui de l’autorité, la certitude et l’opinion. Sa réponse déclenche un développement important dans l’histoire occidentale. Pourtant, peut-on affirmer qu’il se dessine entre la certitude et la disparition de dieu un rapport inéluctable? Dans la certitude cartésienne et le cogito, trouve-t-on déjà le noyau qui se développe au fil des modifications ultérieures avant de devenir à la fin un dieu absent du monde? Dans le meilleur des cas, il est difficile de supposer l’existence d’une progression logique et nécessaire d’un tel noyau à son plein développement dans la pensée humienne. Mais admettons, pour l’instant, qu’il soit possible de dessiner une telle progression.

Nous passons donc de la première à la deuxième question. Cela constitue-il un développement régulier? Le sens du régulier reste à cerner. On pourrait entendre par là l’absence d’éléments superflus, comme quand Kant précise:

La nature, en effet, ne fait rien de superflu (überflüssig) et elle n’est pas prodigue dans l’usage des moyens pour atteindre ses fins.

Mais, ici, le penseur tente plutôt de montrer la façon dont la Nature dote les espèces des outils différents dont elles sont obligés de se servir pour arriver à leurs objectifs. Reste que l’on pourrait cerner une signification plutôt quotidienne du mot: ce dont on peut mesurer les instances à l’aide d’une règle (au sens large): périodique, harmonieux, constant. Au contraire, c’est avant tout les discontinuités et les développements imprévus qui font la force du récit de Stout. Ce pourquoi celui-ci se situe mal dans le paysage historique esquissé par Kant.

(On maintient cela tout en sachant que Kant garde une place importante pour l’antagonisme dans la progression de la société; sans effet constant, le récit de Kant perd tout son intérêt.)

 

 

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