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Fr. 648

July 7, 2015

La réponse négative que l’on vient de donner à la première question nous amène d’autant plus vite à la deuxième question. Le récit de Stout nous laisse-t-il plus de possibilités d’explication par rapport à la situation que celui de Kant?

On a montré à quel point le schéma de rupture-crise-réaction diverge de l’histoire régulière telle que Kant la conçoit. Si l’on en déduit que Kant ne se rend compte qu’avec difficulté des développements signalés par Stout, on peut également trouver dans le récit de Stout les premiers indices concernant combien Kant appartient à son époque. Certes, il y a la tentation de supposer un rapport plus profond entre deux pensées qui tentent de s’expliquer l’une et l’autre, à savoir que celle qui échoue trouve nécessairement son explication dans l’autre. Mais ce rapport ne pourrait être postulé que dans le cas où les pensées en question se définissent par une stricte co-relation logiquement inverse.

Ainsi, la réponse à la première question nous fournit aussi une réponse à la deuxième dans la mesure où, si l’histoire s’avère d’ordre contingent et fragmenté, l’histoire ne saurait être nécessaire et régulière. En réalité, à la tête de la suite d’événements qui nous mène à l’histoire universelle kantienne se trouve précisément la crise d’autorité que provoque justement une notion émergente de l’autonomie (surtout, en religion). À la fin de cette suite, une notion apparentée voit le jour, quoique sous une forme différente: l’autonomie kantienne. Entre les deux, il ne peut pas y avoir question de dessiner un développement continu et nécessaire; ces notions restent des réponses à des questions différentes et dont chacune s’occupe à l’exclusion de l’autre.

À force de vouloir traduire le schéma rupture-crise-réaction dans l’histoire régulière et cela sous la forme de l’insociabilité de l’humanité, la pensée kantienne se finit par se trahir. Car une histoire régulière dont les intervalles sont marquées non pas par une évolution continue mais par l’enchaînement tumultueux ne saurait être considérée régulière et perd tout son intérêt. Quel intérêt de supposer une histoire régulière si, pour s’en rendre compte, il faut admettre l’irrégulier dans son sein même?

Cependant, cette critique introduit à son tour encore d’autres. Par exemple, si le récit de Kant se trouve dans un embarras pareil et finit par réinstaurer une intelligence or intention quelconque, pourquoi ne pas laisser la parole aux groupes religieux qui maîtrisent mieux tout ce qui relève de l’histoire régulière? Autrement dit, Kant ferait-il mieux d’exposer un nouveau domaine d’études, le phénoménal, afin de délimiter le nouménal et en confier la présentation à d’autres penseurs, au lieu de tenter une explication qui est contaminé d’autres intérêts dès son début? Autant leur laisser la parole dans un échange entre les domaines et ne pas dominer le tout. Cela reviendrait à respecter la différentiation des sphères que sa propre pensée instaure et inaugure en tant que jalon du moderne.

En réponse à cette question, peut-être qu’on en trouve la réponse dans le texte à un différent niveau de lecture, peut-être plus psychologique, où tout se joue dans la notion d’autonomie:

La nature, en effet, ne fait rien de superflu (überflüssig) et elle n’est pas prodigue dans l’usage des moyens pour atteindre ses fins. Qu’elle ait donné à l’homme la raison et la liberté du vouloir qui se fonde sur elle, c’était déjà l’indication de son intention en ce qui concerne la dotation de l’homme. Ce dernier devait dès lors ni être conduit par l’instinct, ni être pourvu et informé par une connaissance innée. Il devait bien plutôt tout tirer de lui-même.

Tout comme l’humanité-sujet, Kant se sentait obligé de tout tirer de lui-même et de la raison, sans se fier aux autres espèces disposant de différents outils et capables d’échanger. La véritable autonomie consiste non pas à s’octroyer tous les pouvoirs mais, au contraire, à diffuser aux autres le pouvoir. D’où le caractère à la fois absurde et modal dont il traite son projet:

C’est certes un projet étrange et, semble-t-il, absurde, que de vouloir rédiger une histoire à partir de l’idée du cours que devrait suivre le monde s’il devait se conformer à des fins raisonnables certaines. Il semble que, dans une telle intention, on ne puisse que constituer un roman. Toutefois, s’il est permis de supposer que la nature ne procède pas, même dans le jeu de la liberté humaine, sans plan et sans intention finale, alors cette idée pourrait bien devenir utile; et bien que nous ayons la vue trop courte pour percer à jour le mécanisme secret de son organisation, cette idée pourrait cependant nous servir à présenter comme un système, du moins en gros, ce qui, sinon, ne serait qu’un agrégat d’actions humaines sans plan.

L’histoire régulière n’est pas sans utilité mais cela est uniquement en sa capacité de roman.

 

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