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Fr. 667

September 2, 2015

II : Kant

Lorsque Kant interroge l’époque moderne dans « Lumières? », cette interrogation porte à la fois sur le moteur de son développement et sur la fin à laquelle ce développement mène. En d’autres termes, quel est le propre de l’époque moderne et que ses citoyens peuvent-ils faire pour l’avancer? Pour Kant, la réponse aux deux questions se révèle la même, car l’autonomie (à savoir, « se servir de sa propre raison dans tout ce qui est affaire de conscience ») recèle et son propre moyen et sa propre fin. Car l’exercice de l’autonomie dans le discours public promeut l’autonomie dans tous les domaines et la promotion de l’autonomie dans les autres domaines entraîne sa propagation dans le discours public et la vie civile. Naturellement, ce cercle vertueux, à savoir la promotion et la propagation réciproque de l’autonomie, exige de la société une configuration et un ensemble de pratiques discursives particuliers.

En procédant, il est indispensable de rappeler à quel point et de quelle manière le contexte politique moderne qu’a vécu Kant diffère de l’actuel. En effet, cela déterminera la pertinence de diverses critiques que l’on peut adresser à l’auteur, quoique en limitant sa portée aujourd’hui : le problème a changé entre-temps. L’image que Kant fait de la société n’est pas optimiste. Le citoyen de son époque le trouve « si comme d’être mineur » et n’a « pas besoin de penser » ; il serait prêt à « apprendre à marcher » sauf qu’ « une véritable reforme dans la façon de penser » ne se produit jamais aussi subitement qu’une révolution politique car le citoyen est assujetti « [aux] règles et [aux] formules, [à] ces instruments mécaniques de l’usage rationnel ». Tout cela parce que la conscience n’influe pas autant sur le dit du citoyen que le rôle que celui-ci occupe dans la société : quel que soit le public auquel il s’adresse, l’officier parle toujours en tant qu’officier, le financier en tant que financier, l’ecclésiastique en tant qu’ecclésiastique.

Si, pour Kant aussi bien que la société moderne, la vocation est déterminante dans les paroles que le citoyen tient au public, le premier cherche à multiplier les vocations du citoyen de sorte que, selon le contexte et le public, une vocation peut l’emporter sur une autre. À cet effet, Kant souligne l’important de « ce[s] esprit[s] qui [font] estimer au poids de la raison la vocation de chaque homme à penser par lui-même et la valeur personnelle qu’il en retire ». Autrement dit, le citoyen dispose de deux vocations : celle qu’il occupe en tant que doté d’un rôle par la société, ainsi que celle qu’il occupe en tant que doté d’un esprit libre par l’autonomie. C’est précisément la deuxième de ces vocations que Kant tente de relier à la parole que le citoyen tient, non pas à son public en tant qu’officier, financier, etc., mais en tant que membre de l’espèce humaine.

La tentative de Kant se résume par une volonté de différentiation entre les domaines restreints structurés par une finalité instrumentale précise et ceux non structurés par une finalité instrumentale, si ce n’est de promouvoir l’autonomie et la dignité de la personne. Cela ressort d’autant plus clairement de sa présentation des usages de la raison :

[Q]uelle limite est un obstacle pour les lumières ? Quelle limite, loin de les entraver, les favorise ? — Je réponds : l’usage public de sa raison doit toujours être libre, et seul il peut répandre les lumières parmi les hommes ; mais l’usage privé peut souvent être très étroitement limité, sans nuire beaucoup pour cela aux progrés des lumières. J’entends par usage public de sa raison celui qu’en fait quelqu’un, à titre de savant, devant le public entier des lecteurs. J’appelle au contraire usage privé celui qu’il peut faire de sa raison dans un certain poste civil ou une cer­taine fonction qui lui est confiée (pages marginales, p. 283).

En somme, est privé tout usage dont la finalité s’impose une manière de penser aux personnes en fonction des rôles qu’elles occupent au sein d’un domaine restreint ; est public tout usage dont la forme et le contenu découlent de la raison de la personne elle-même sans référence à un domaine restreint quelconque. Si l’usage public de la raison peut bien viser des réformes des institutions, Kant insiste sur le fait que cet usage peut et même doit s’effectuer sans porter atteinte à la société qui l’encadre. Cette insistance montre que, pour l’auteur, il s’agit non pas d’écarter la référence aux domaines restreints dans le discours public (comme pour la théorie de la raison publique contemporaine) mais, au contraire, simplement de faire place pour l’autonomie et les usages publics de la raison.

Pour cette raison, comme le problème de base a évolué, une critique qui prend pour cible la raison publique contemporaine s’en éloigne par ce fait même. Certes, l’intuition et la différentiation kantiennes se trouvent à la racine de cette théorie : peut être public uniquement l’usage ou l’énoncé indépendant de toute considération relevant des domaines restreints. Mais, historiquement parlant, Kant n’a pas cherché à établir un discours politique non régi par des considérations relevant des domaines restreints.

Par conséquent, toute approche qui vise à renier ou à réformer l’usage public de la raison devra passer soit par les présupposés qui sous-tendent la nature humaine et la personne selon Kant, soit par l’interrogation sur la conception précise de l’autonomie. Peut-on, d’une part, qualifier de publique une pratique discursive qui dépend d’une doctrine quelconque ?, D’autre part, peut-on considérer comme autonomes des personnes qui arrivent, par l’exercice de la pensée libre, aux mêmes conclusions que celles des domaines restreints ? Voici la tâche que Jeffrey Stout se fixe et à laquelle nous nous tournons.

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