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Fr. 669

September 4, 2015

IV : O’Neill

Que peut-on répondre à Stout en défense de Kant ? Quel rapprochement peut-on faire entre les deux ? Une piste possible se trouve dans le travail d’Onora O’Neill, professeur de philosophie émérite à Cambridge. Comme Stout, O’Neill représente un terme moyen entre l’école libérale, dite universaliste, et celle communautaire, dite particulariste. Plus précisément, on puisera dans son ouvrage Towards justice and virtue, paru en 1996, où elle propose un constructivisme qui remédierait à certains défauts de la raison publique d’inspiration kantienne, à savoir les présupposés métaphysiques de la nature humaine et, également, la distinction absolue du public et du privé.

1. Problème des présupposés :

Puisque cela concerne la base théorique même sur laquelle repose l’ensemble de discursives pratiques envisagées par Kant, il est d’autant plus important aux penseurs de la raison publique d’assumer leurs leurs fautes quand il y en a. De la même façon que Stout, O’Neill reconnaît que la théorie de la raison publique « puise dans des présuppositions exigeantes sur le soi, l’action ou la raison pour lesquelles il lui faut une fondation métaphysiques qu’elle ne fournit pas » (Towards justice and virtue, p. 19). Cette erreur est à chercher dans la tendance des écrits modernes de « chercher un substitut ou un supplément aux certitudes métaphysiques ou religieuses dans les conceptions naturalistes des passions et de la raison humaine » (ibid., p. 31).

Bien que les institutions et les pratiques politiques actuelles aient porté certains fruits, leur forme découle de ces présupposés, c’est-à-dire de diverses idéaux de la raison, de l’autonomie et de la personne, sans lesquels ces institutions auraient revêtu une forme autre. Encore, O’Neill est prêt à céder sur ce point aux critiques de la raison publique ; sans doute, les penseurs de la raison publique « proposent peu d’explications sur ce qui justifie l’inclusion d’un certain idéal du sujet ou de la personne plutôt qu’un autre dans la procédure de construction » sous-tendant les institutions et les pratiques politiques actuelles.

Pour toutes ces raisons, O’Neill envisage l’élaboration d’un constructivisme qui fait la part des idéaux différents et des exigences politiques du moment. Naturellement, ce constructivisme comprend un ensemble de pratiques discursives qui diffèrent de deux façons que celui esquissé au-dessus : « il présuppose pour les acteurs et les conditions d’action uniquement une explication abstraite, ainsi non-idéalisante et banale » ; « il vise à articuler et à justifier une conception de la raison pratique qui ne fait appel ni aux idéaux non-justifiés ni aux particularités non-justifiés » (ibid., p. 48).

2. Problème de la distinction public-privé

Si, jusque-là, l’auteur semble prête à tout céder à Stout quant au premier problème, c’est le second problème qui fait ressortir leurs divergences ainsi la synthèse qu’essaie d’opérer O’Neill. Pour autant que Stout promeut un discours public anormal, il fait place pour la diversité et la présentation des différents modes de vie. Pour sa part, O’Neill rappelle que, lors de la présentation, tout participant qui promeut un certain mode de vie ou un bien, avec ses vertus et ses valeurs pertinentes, risque de rester fermé à l’autrui : « loin d’être sensible au pluralisme éthique de la modernité, les particularistes y sont en grande partie aveugles puisqu’ils voient la vie éthique comme réparti par des grilles de catégories et de sensibilités rigides dans des domaines distincts » (ibid., p. 20).

De plus, O’Neill souligne qu’il n’est pas clair pourquoi « l’appel aux traditions, normes et pratiques concrètes […] devrait être en mesure de justifier des principes ou de légitimer l’action ou d’identifie des excellences au lieu de mettre en cause » (ibid., p. 50). Compte tenu de cela, l’auteur juge que le travail conceptuel ne devrait pas porter sur les conditions du discours ni sur ce qui constitue une raison autonome. Au contraire, il portera sur la compréhension de ce qui constitue une raison (pratique) susceptible de présentation et d’évaluation auprès de l’autrui. À cet effet, ne peut être une raison que ce qui « vise au moins à être suivable par d’autres à qui elle se destine comme raisonnement » (ibid., p. 51). (Petite parenthèse sur la traduction: « suivable » traduit le mot anglais « followable » et dont on a préféré garder l’aspect original et non moins dérangeant ; en général, cela désigne la qualité d’une raison à laquelle l’interlocuteur pourrait conformer sa pensée, son action, etc..)

En deçà de cette limite, une manière d’organiser l’action ne saurait être considérée comme une raison, proprement parlant. Les conclusions qu’en tire l’auteur sont déterminants pour la forme des pratiques discursives, car ce critère de « suivabilité » recèle d’autres critères permettant de mieux concerner son contenu. En vérité, ce critère pourrait servir de fondement minimal quoique suffisant aux pratiques discursives parce qu’il est doublement modal : « Cette explication de la raison pratique est fondamentalement et doublement modale : il faut que les raisons pour l’action soient considérées comme capable d’être suivie ou adoptée par l’autrui (ibid., p. 57). Concernant les critères de à déduire de « suivable », on en gardera les deux principaux : l’intelligibilité et la possibilité.

Quant au premier critère, il faut l’intelligibilité dans la mesure où : « les publics pour le raisonnement sont multiples et diverses, alors, si l’étendue du raisonnement pratique va être inclusive, il faut que le raisonnement soit suivable à partir de suppositions minimales sur les caractéristiques de ceux auprès de qui il est censé peser » (ibid., p. 57). Pour le deuxième, O’Neill dit de la possibilité : « Ce que nous recommandons ou prescrivons est l’action sur des principes qui, à notre avis, pourraient (dans certaines circonstances) faire partie de leur vie et qu’ils pourraient éventuellement exprimer dans leur action, leurs attitudes […] nous ne pouvons pas donner aux autres des raisons pour adopter des principes que, à notre avis, ils ne pourraient pas adopter » (ibid., p. 58).

Il s’ensuit que, si les raisons d’un participant sont à peser auprès de ses interlocuteurs, il faut qu’elles proposent une manière de penser et d’agir qui ne leur est ni incompréhensible ni totalement inconnu et qu’au moins certains interlocuteurs pourraient réellement entreprendre sans contradiction logique. Pour autant qu’O’Neill impose des exigences en matière de contenu et de forme aux participants, sa présentation reste dans une logique discursive normalisante. Ceci dit, cette normalisation prend pour point de départ non pas une distinction absolue entre le public et le privé mais, au contraire, un principe plastique qui nous oblige à tailler l’expression de raisons aux spécificités du domaine ou du public auquel on s’adresse (si spécificités il y en a, car l’on pourrait s’adresser au public général). La position d’un principe plastique à la racine du discours l’ouvre, dans certains cas, à des points de vue et des raisons qui ne seraient pas pour autant admis dans le discours kantien. En fin de compte, cette plasticité permet à O’Neill de normaliser le débat sans le figer et, par ailleurs, d’accéder à une autonomie comme celle prévue par Stout.

N’empêche qu’O’Neill et Stout se rapprochent et se divergent beaucoup plus que l’on ne pourrait le croire; cela reste à approfondir lors d’une prochaine intervention.

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