Skip to content

Fr. 670

September 14, 2015

V: O’Neill face à Stout

De quelle façon la logique discursive d’O’Neill est-elle normalisante ? Dans la mesure où cette logique impose des contraintes à la forme que prend la raison lors du discours. Mais à qui ces contraintes s’imposent-ils ? Ces contraintes s’adressent non pas à la raison mais à ceux qui s’en servent, à ceux qui s’y conforment. En somme, ces contraintes portent sur les participants en tant qu’être raisonnable :

Les exigences de la raison sont des exigences pour les raisonneurs. Le raisonnement est déficient quand les raisonneurs évaluent ou se représentent mal ce à quoi l’autrui peut se conformer. Par exemple, une des nombreuses conceptions de la personne idéalisée consiste à dissimuler les réalités et les vulnérabilités des autres et, par ce fait, dissimuler le fait que le raisonnement prétendu est simplement inaccessible à ceux pour qui il est dit, de manière peu sincère, fournir des raisons pour l’action. Les raisonneurs pratiques peuvent s’assurer de bien remplir le devoir de rendre suivables leurs propositions auprès de ceux pour qui elles sont censées peser ; ils ne peuvent pas contraindre les autres à voir ou à agir en conformité avec les raisons qu’ils proposent (p. 58).

Comme avec tout principe plastique, le principe de suivabilité, compris sous sa double forme d’intelligibilité et possibilité, peut se prêter à des interprétations divergentes, voire contraires. On verra que ce même principe pourrait, sans trop de déformation, faire partie intégrante de la position de Stout. Pour autant qu’un raisonnement ne se rapporte pas aux ressources conceptuelles dont dispose la personne auprès de laquelle il est censé peser, l’on pourrait considérer que ce raisonnement reste, au moins dans une certaine mesure, inintelligible pour la personne et, de même, impraticable sur le plan d’action. Car un raisonnement ne devient une possibilité réelle pour un public quelconque qu’à partir du moment où celui-là est susceptible de s’intégrer à sa vie quotidienne.

Cela n’implicite nullement que les transformations radicales sont impossibles. N’empêche que l’on arrive le plus souvent au consensus par un travail de transformations locales et de rapprochements approximatifs, présenté en termes adaptés au contexte cognitif du public. D’où la forme « patchwork » que peut revêtir, selon Stout, les pratiques discursives dans la sphère publique. Par exemple, il est beaucoup plus probable qu’un croyant adopte un principe dont on aura démontré la continuité avec son réseau de principes entier. Il émerge un tout autre sens d’ « intelligibilité » et de « possibilité ».

Prenons encore deux exemples pour montrer la nature « patchwork » de ces notions : la gestion durable et le cas de la Prohibition américaine. D’une part, la gestion durable de ressources représente un principe susceptible de bénéficier d’un consensus parmi le public. Pourtant, la manière la plus sûre d’arriver à ce consensus consiste à proposer des raisonnements distincts à chaque des différents groupes. Certes, il reste possible de leur proposer un seul et même principe de base, avec ou sans des formes adaptées à leur contexte particulier. Mais il ne s’avère aucune raison a priori de se limiter à de telles présentations. L’on pourrait facilement y joindre des raisonnements visant des publics particuliers sans nier au principe de base, tout en se réservant un ensemble de pratiques rhétoriques plus complet. Ainsi, pour un scientifique, les données sur le changement climatique suffirait ; pour un croyant, la notion de préserver la terre donnée par dieu ; pour un amateur de la nature, le fait d’assurer le divertissement futur ; pour le fermier, la qualité et la sécurité de ses produits ; pour le citadin, la lutte contre la pollution.

De même, l’on peut voir dans le consensus qui a donné naissance à la Prohibition américaine un une formation analogue. Du mélange de raisonnements religieux, familiaux, pseudo-scientifiques, racistes, ethniques et économiques émerge un consensus politique assez solide pour entreprendre une transformation de la société américaine dont on ne saisit qu’avec difficulté l’étendue. D’où la remarque humouristique de Reid Mitenbuler à ce sujet :

The forces of Prohibition were a political crazy quilt: liberal reformers from the Northeast, suffragists, the KKK, and industrialists like Ford. Politics makes strange bedfellows. (Bourbon Empire, Chapter 10).

Quoiqu’il en soit de la justification de leur raisonnement, il suffit de constater la manière dont les différentes groupes se convergent sur un même principe depuis des points de départ distinct, voire incompatibles. S’il n’existe aucune raison a priori de privilégier des discursives pratiques universalisantes à l’exclusion de pratiques particularistes, il s’ensuit que le fait de ne pas poursuivre une tactique rhétorique mixte entre les raisonnements s’adressant au public général et aux domaines restreints revient justement à limiter la portée d’un principe, d’un raisonnement. En d’autres termes, quand il s’agit de s’adresser à un seul et même public, rien ne suggère a priori que l’on ne pourrait pas donner des raisons différentes à des interlocuteurs différents. Quelle que soit la raison en question, autant donner à son interlocuteur celle la plus susceptible de peser.

Advertisements
No comments yet

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s

%d bloggers like this: