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Fr. 885

April 23, 2019

Le travail a commencé par la lecture de l’œuvre de Rawls en vue de la rédaction de la première partie. Vu l’ampleur de cette œuvre (environ 3000 pages en langue originale), il était essentiel d’en cibler les notions les plus pertinentes à mon projet de recherche, en l’occurrence, la notion de « perspective » ou « point de vue » dans son rapport à la justification des projets de loi, statuts, institutions, etc. Chez Rawls, ces perspectives sont trois en nombre (Political Liberalism : 28, 70): 1.) « you and me » ; 2.) « the representative party » ; 3.) « the citizen in a well-ordered society ». En fait, ces perspectives sont issues de trois stratégies justificatrices différentes : a.) l’équilibre réfléchi ; b.) la position originelle ; c.) la raison publique. Alors que les trois perspectives ne reçoivent pas d’exposition systématique dans l’œuvre rawlsienne et sont relativement absentes de la littérature secondaire, les trois stratégies justificatrices sont presque omniprésentes chez Rawls et ont été le sujet d’un traitement approfondi par maintes commentateurs.
Alors, deux questions se sont vites imposées à ce volet de la thèse : i.) « si les trois perspectives ont un rôle important dans la justification de tout projet de loi, statut, institution, etc., pourquoi ces perspectives ne sont-elles approfondies ni dans l’œuvre de Rawls ni dans la littérature secondaire ? » ; ii.) « le contenu des trois perspectives est-il épuisé par les trois stratégies justificatrices et, sinon, que ces perspectives peuvent-elles apporter au projet de Rawls ? » . A la première question, je réponds, d’une part, que, dans une œuvre aussi riche que celle de Rawls, il n’est pas surprenant que certaines notions sont relativement peu développées et, d’autre part, que les commentateurs ont surtout privilégié les principes régissant les stratégies justificatrices au profit des raisons et arguments qui en résultent sans, pour autant, approfondir les mécanismes par lesquels les personnes arrivent à formuler ces raisons et arguments. D’où ma réponse à la deuxième question : les perspectives permettent de reconstruire une séquence de points de vue structurée et accessible grâce à laquelle une personne issue de n’importe quel contexte peut commencer à élaborer des raisons et des arguments pour justifier un projet de loi, statut, institution, etc. Par ailleurs, une des perspectives, « you and me », sert de clé de voûte au projet plus large de « justice comme équité » dans le sens où ce n’est que depuis ce point de vue que l’on accède à une justification complète d’une conception politique de la justice.
Si c’est le caractère unifié de l’œuvre rawlsienne qui a posé problème pour la Partie I, il s’est révélé le contraire pour la Partie II, car l’œuvre de Stout ne manifeste pas la même systématicité. Hormis ce manque de systématicité, son œuvre n’a pas encore été l’objet exclusif d’un ouvrage secondaire et il existe alors une pénurie de références compréhensives pour remettre de l’ordre dans cette œuvre hétéroclite. Étant donné son hétérogénéité et l’absence de guides, l’œuvre de Stout a donc présenté deux difficultés qui se sont révélées une : trouver une thématique parcourant les différents ouvrages de Stout, une tentative qui lui restitue une certaine systématicité sous forme d’une tentative d’exhaustivité. En fin de compte, j’ai pu mieux situer les ouvrages les uns par rapport aux autres en mettant l’accent sur les notions de justification, perspective et individu.
Bien que cet accent suggère une certaine affinité entre le raisonnement de Stout et celui de Rawls, la Partie II a également souligné à quel points ces notions connaissent des développements divergents. Tandis que Rawls conçoit les perspectives comme autant de mécanismes par lesquels on peut mieux formuler des raisons et arguments en faveur d’une certaine vision d’institutions, politiques et statuts et qui ne sont pas issues d’un certain contexte socio-culturel, Stout prend le chemin inverse en tant qu’il maintient que l’on ne peut formuler de tels raisons et arguments qu’à partir de son contexte cognitif avec l’aide de l’économie conceptuelle qui lui est propre. Cela n’empêche pas pour autant de transformer son contexte cognitif afin d’articuler des raisons et arguments plus adéquates. Mais cette transformation prend la forme d’une série de menues transformations à travers le temps et non pas celle d’une perspective définie en avance par le philosophe.
Cette divergence entre les compréhensions de « perspective » chez Rawls et Stout émerge d’une lecture reconstructrice de l’œuvre de Stout. Si The Flight from Authority pose les bases d’une épistémologie générale dont le noyau consiste en une « perspective individuelle » et Ethics after Babel en tire les conséquences pour le discours éthique confronté à une multiplicité de « langues morales », ce n’est qu’avec la parution de Democracy and Tradition que Stout s’oppose explicitement au projet politique de Rawls et, pour ce faire, met en œuvre la notion de perspective à la fois individuelle et démocratique. Plus précisément, par le biais de cette perspective individuelle démocratique, la justification de projets de loi, statut, institution, etc. prend la forme d’un discours non-commensurable qui n’est soumise à aucune contrainte ex ante et qui cherche à promouvoir la résistance, la cultivation de soi et la nouveauté. Vu sous cette angle, Blessed are the Organized présente au lecteur une vision concrète (quoique approximative) de la société civile au centre de laquelle figure l’échange entre les perspectives individuelles.

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